En s’appuyant sur leur expérience à l’édition 2025 des Résistantes et depuis un point de vue situé queer et juif, les auteurs proposent une distinction entre les différents courants de l’anti-colonia-lisme et appellent à une méfiance du courant décolonial, alors que le terme « décolonial » prétend désormais qualifier toutes les luttes.
Les auteurs rappellent que le mouvement décolonial, dont les fondements réels sont souvent inconnus des personnes qui se reconnaissent dans ce terme, est connivent avec des régimes autoritaires et revêt une dimension antiféministe.
Alors qu’il reste un courant minoritaire de l’antiracisme, le mouvement décolonial s’impose par des jeux de performativité et des exclusions des autres groupes antiracistes et ainsi de toutes les pensées critiques qui lui sont divergentes.
C’est bien ce qui s’est passé aux Résistantes, et les auteurs appellent à davantage de vigilance de la part des organisations.
Quelques éléments pour s’y retrouver. Historiquement et théoriquement, il est important de faire la distinction entre l’anticolonialisme, le post-colonialisme et le mouvement décolonial.
a L’anticolonialisme
Les anticolonialistes sont, schématiquement, les militant·es qui se sont battu·es contre la réalité concrète du pouvoir colonial. Iels ont dénoncé la domination matérielle coloniale ainsi que la domination des psychés des individus colonisés et ont participé aux luttes d’indépendance. Iels ont lancé les premiers mouvements intellectuels sur la négritude et ont posé les bases de l’anticolonialisme révolutionnaire : pour beaucoup, leur pensée était teintée de marxisme, ou du moins d’anticapitalisme. Aimé Césaire ou Léopold Sédar Senghor en furent des figures majeures. Frantz Fanon, à la frontière entre anticolonialisme et postcolonialisme, a développé une pensée complexe, bien trop souvent simplifiée par la suite. S’il a développé une sémantique binaire pour illustrer ses développements théoriques entre centre/périphérie, et colonisateur/colonisé, il se refusait à une hiérarchisation des races, et surtout, il défendait la liberté comme “ce qu’il y a de plus humain dans l’homme” . Il prévenait déjà que le risque des luttes anticoloniales serait de reprendre pour elles les armes des colonisateurs. Pour lui, il fallait libérer le colonisé comme le colonisateur du piège de la race. Il se montrait ainsi pour sa part, très critique du courant culturaliste de la négritude : “et l’on va dans un corps à corps avec sa noirceur ou avec sa blancheur, en plein drame narcissique, enfermé chacun dans sa particularité”.
b. Le postcolonialisme
Le mouvement des études postcoloniales est quant à lui apparu dans les années 1980. C’est-à-dire avec un peu de recul historique sur la chute des grands empires coloniaux. Il a montré que la fin de la colonisation, notamment des anciennes colonies britanniques, ne s’associe pas à la fin d’une domination concrète. Les pays anciennement colonisateurs continuent alors leur réseau d’influence sur les pays colonisés, avec de nombreuses ingérences politiques, une poursuite de l’exploitation économique, un extractivisme forcené. Avec une méthodologie scientifique issue des sciences humaines, les intellectuel·les de ce courant ont amené des preuves tangibles de l’énorme rapport de force se poursuivant dans les anciennes colonies. Iels ont pour cela puisé dans l’épistémologie de la littérature et de l’analyse des discours, notamment dans la sémiologie des discours coloniaux. Il est important de noter que l’auteur princeps de ce courant, Edward Saïd, se refusait à reproduire les pratiques eurocentrées consistant à survaloriser une race sur une autre. Homi K. Bhabha ira plus loin et sera critique de Saïd, en refusant aussi la binarité introduite par Fanon et en montrant la véritable dialectique qui s’opère entre peuple colonisé et peuple colonisateur. Il prévient de la tentation qu’il peut y avoir à homogénéiser, au détriment des faits, des réalités parfois différentes au sein d’un groupe donné. Il introduit le terme d’hybridité pour rendre compte de ce troisième espace, celui de la dialectique.
c Le mouvement décolonial
Le mouvement décolonial a quant à lui été porté originellement par des auteurs d’Amérique du Sud produisant pour la plupart leurs pensées depuis des universités états-uniennes. Le mouvement décolonial porte une analyse depuis les débuts du processus de colonisation, à savoir pour elleux depuis la découverte des Amériques par Colomb : iels situent là le début de la “Modernité” et considèrent que la colonisation et sa portée raciste ne sont pas l’achèvement du capitalisme mais le précèdent. Leurs analyses sont portées au sein d’une variété de disciplines, mais sont plutôt inscrites dans le débat théorique que dans l’enquête de terrain. Le mouvement décolonial se démarque du post-colonialisme par sa revendication actionniste : il s’agit de s’interroger et de proposer des moyens de redistribuer les systèmes économiques, politiques et sociaux d’une façon à mettre fin à la domination des ancien·nes colonisateur·ices sur les ancien·nes colonisé·es.
Critiques contemporaines adressées au mouvement décolonial
Aujourd’hui, le mouvement décolonial est fortement critiqué y compris par les premier·es concerné·es, c’est-à-dire par les penseur·euses des pays d’Amérique du Sud anciennement colonisés. Un ouvrage collectif a d’ailleurs été édité en France à la rentrée 2024, dont le titre est évocateur : “Critique de la raison décoloniale, sur une contre-révolution intellectuelle’’. Dans ce corpus de textes est dénoncé un accaparement de la lutte antiraciste par le mouvement décolonial qui en constitue pourtant une minorité. Voici, ci-dessous, quelques raisons pour lesquelles le mouvement décolonial est critiqué.
a La production d’une pensée essentialisante
La période précoloniale constituerait un paradis perdu, complètement fantasmé et les sujets indigènes sont conçu·es comme en apesanteur de la modernité ou comme devant lui résister. Les auteur·ices décoloniaux·ales tombent ainsi dans le piège racialiste que dénonçaient leurs prédécesseurs, tout en s’inscrivant dans une réitération du mythe de l’âge d’or, porteur d’une dimension rétrograde, puisque le projet politique semble être de restaurer ce sujet “pur” de l’époque d’avant la colonisation qui a été “contaminé·e”.
Si les “indigènes” sont figé·es et essentialisé·es, c’est aussi le cas des Occidentaux. Ainsi comme le souligne l’historien Michel Cahen à propos de la pensée de Mignolo :
D’abord, je considère que les décoloniaux idéalistes développent en réalité un « orientalisme à rebours » (j’emprunte la belle formule de Gilbert Achcar), car ils inventent un « Occident » et une « Modernité ». Certes, quelques-uns (dont Mignolo) disent bien que l’Occident et la Modernité ne sont pas homogènes mais ils n’en tirent aucune conclusion et leur raisonnement vient entièrement d’une supposée homogénéité, dans l’espace et dans le temps. De la Finlande au Portugal, de l’Irlande à la Grèce (y compris antique !) et aux États-Unis, c’est l’ « Occident » bien plus que le système-monde capitaliste (c’était moins le cas chez Quijano). Et la même Modernité inclut Hitler et Marx, Gobineau et Montaigne, qui font tous partie du même Empire. Mais moi, historien, je ne sais tout simplement pas ce que sont cet « Occident » et cette « Modernité »…
b Une logique campiste reprise par les régimes théocratiques
Loin de ce que Bhabha tentait de prévenir, les décoloniaux tombent dans une logique très guerre-froidiste, campiste c’est à dire qui oppose deux camps : un Nord global schématisé comme dominateur, moderne et colonisateur, et un Sud global schématisé comme victime d’oppressions et qui porte en lui la possible résistance à la Modernité. Si ce découpage simpliste pouvait éventuellement avoir du sens sous les empires coloniaux, les rapports de force géopolitiques aujourd’hui ont muté, et la pensée décoloniale ne parvient pas à les penser. Ainsi, l’URSS ou la Chine se sont proclamées anti-impérialistes durant toute la Guerre-Froide, prétendant lutter contre les USA et ses allié·es. Aujourd’hui la Russie, la Chine, l’Iran, ont toujours cette prétention. Il est pourtant clair que ce sont des forces despotiques, impériales, et surtout imprégnées d’un capitalisme forcené, vérolé par la corruption, défendant des politiques polluantes, extractivistes et anti-écologiques.
Conserver un point de vue binaire et campiste, c’est donc faire de ces grosses puissances, parce qu’elles appartiennent à l’Orient, au Sud Global ou qu’elles sont opposées aux USA, des allié·es politiques alors même que ce sont des forces fascistes. Ainsi, aujourd’hui, le discours décolonial est utilisé par des gouvernements nationalistes pour justifier de leur autoritarisme, celui-ci permettant de contrer la prétendue “influence impérialiste occidentale”. La démocratie, le droit des femmes et des LGBTQIA+, sont pêle-mêle considéré·es comme des traces de colonialité et il devient alors légitime et juste de les rejeter. Ainsi, en Inde et en Russie, le concept de rupture (delinking, Mignolo, 2007), sert aujourd’hui à rejeter avec hostilité toute influence occidentale, conduisant à l’affirmation identitaire nationaliste et à la persécution de groupes ethniques minoritaires ou d’opposant·es politiques. Les gouvernants conservateurs des anciens pays colonisés se servent de la pensée décoloniale pour revendiquer une séparation avec toutes les valeurs d’émancipation, de démocratie et de libertés individuelles selon eux propres à l’Occident, tout en produisant ce que les anticolonialistes cherchaient à combattre : l’essentialisation, la hiérarchisation, les logiques racialistes, par une opération de renversement de la valeur raciale. Si certain·es pensent que le mouvement décolonial est simplement “dévoyé” par des régimes autoritaires, nous pensons quant à nous que ce mouvement porte en lui des éléments ethno-essentialistes et conservateurs. Les théories décoloniales ne sont pas, à notre sens, simplement “récupérées” : les théoricien·nes décoloniaux·ales assument des liens avec des régimes théocratiques. Par exemple, des auteur·ices de la mouvance décoloniale sont intervenu·es lors de la “third decolonial school” aux côtés de Maduro, Président Vénézuélien qui a institué un régime autoritaire, le Venezuela ayant désormais une note de 15/100 en matière de droits politiques et libertés individuelles. Le MIR (Mouvement des indigènes de la Républiques, façade décoloniale française co-fondé par Houria Bouteldja) a organisé en 2009 des évènements avec Ali Fayad, député du Hezbollah. Judith Butler, proche du courant décolonial, soutenait dès 2006 le fait que le Hamas appartenait à la “gauche globale” même si celui-ci a depuis traqué et exécuté tous ses opposants politiques. Sans compter les nombreux sous-entendus d’admiration de militant·es décoloniaux ou proches des décoloniaux envers des leaders totalitaires comme Erdogan ou Ahmadinejad. Tout cela semble soulever un problème inhérent à la pensée décoloniale : elle n’est pas une pensée antifasciste.
Et c’est sans doute ce qui est si dur à comprendre dans nos milieux de gauche en France : ⚠️nous faisons comme si antiracisme et antifascisme allaient de pair. Or, il existe des courants dans l’antiracisme et l’anti-impérialisme qui sont fascistes ou fascisants, c’est-à-dire qui désirent imposer leur vision du monde et leur agenda politique, autoperçus comme les seuls légitimes et justes, par l’autoritarisme et le contrôle de la pensée. Trop souvent, nous justifions ces discours et praxis car leurs porteur·euses se disent antiracistes, parlent depuis des places de personnes racialisées négativement et font régner la terreur en accusant toute personne émettant des réserves ou les contredisant de “racistes”, y compris lorsqu’il s’agit de personnes elles-mêmes racialisées négativement, expertes de ces questions et luttant contre le racisme.
c S’absoudre de la pensée occidentale n’est pas sans risque
Dans la pensée décoloniale, et dans la ligne de la pensée de Michel Foucault, le savoir est perçu comme élément central de l’émergence du pouvoir. Les ancien·nes colonisateur·ices ont imposé progressivement, sur les territoires qu’iels accaparaient, leur façon de penser, leur façon de produire de la science. Ce sont les occidentaux qui, longtemps, ont raconté l’histoire des pays qu’iels occupaient, dépossédant les populations locales de leurs propres transmissions. Aujourd’hui, la langue anglaise s’est imposée dans les échanges internationaux universitaires, ce qui n’est pas anodin dans les territoires anciennement colonisés par l’Angleterre ou qui ont subi l’impérialisme des Etats-Unis.
C’est à partir de ces faits indéniables que les penseurs décoloniaux ont considéré que la pensée occidentale, critiquée à juste titre à cause de son eurocentrisme, était infréquentable : il fallait pour elleux s’en absoudre complètement. Pour cela, les décoloniaux ont proposé l’usage d’épistémologies (façons dont on organise les méthodes et outils scientifiques pour produire de la pensée) “subalternes”, qui échapperaient au contrôle rationnel prétendument occidental. Cependant cet élan légitime a fini par devenir un instrument leur permettant de refuser toute critique. En effet, à chaque fois qu’une critique est émise à leur encontre, et quelque soit sa provenance, les auteur·ices décoloniaux·ales se situaient alors “en dehors” de la pensée eurocentrique et reprochaient à leur détracteur·ice de ne pas saisir la spécificité de leur pensée indigène. La critique était alors considérée comme instrument du pouvoir colonial, et délégitimée. Les penseur·euses décoloniaux·ales sont devenu·es les éternel·les éclairé·es incompris·es qui retombaient toujours sur leurs pattes, alors même qu’iels étaient pour la plupart des universitaires états-uniens, jouissant d’importants privilèges dans le monde académique ! En rupture avec la rationalité occidentale, en rupture avec le marxisme qu’iels trouvaient aussi trop “eurocentré”, en prétendue rupture avec la philosophie qui les précédait (bien qu’en réalité iels se soient largement inspiré·es de la philosophie européenne et particulièrement de la French Theory), iels ont progressivement créé leur propre sémantique indigeste. En les lisant, on peut vite se sentir dépassé·e par des mots composés de listes d’adjectivants à n’en plus finir, reliés par des tirets, un seul mot pouvant faire jusqu’à trois lignes (!). Iels deviennent ainsi incompréhensibles, y compris dans le champ intellectuel, et donc bien loin des publics pour qu’iels prétendent parler. Leurs associations entre un indigénat sensible et un occidentalisme rationnel qu’il faudrait déconstruire propose un clivage inexistant : les sociétés colonisées ont été productrices de rationalités, qui ont de tout temps influencé voire été pillées par l’Occident, de même que les occidentaux ont été (et sont toujours !) producteurs de pensées irrationnelles. Dans tous les cas, à l’heure de la mondialisation, la pensée s’est hybridée, et renoncer aux épistémologies scientifiques n’a pas grande pertinence, à moins de vouloir imposer son point de vue sans effort méthodologique. Enfin, prétendre tenir l’absolu discours émancipateur en créant son propre langage loin de la sémantique marxiste, du mouvement ouvrier ou syndicaliste, conduit finalement à créer un jargon pseudo-émancipateur sans référentiel socialiste. Malheureusement, c’est aussi ce que font les populistes, à commencer par l’extrême-droite.
Enfin, pour moi qui suis marxiste, il est un peu énervant de lire chez les décoloniaux (idéalistes) que le marxisme fait partie de l’empire ou est eurocentrique, sans qu’il n’y ait (presque) jamais un véritable effort de critique ou de déconstruction du marxisme. C’est juste une assertion : « le » marxisme est « impérial » et « eurocentrique », voire, comme l’assène Mignolo, « le Marxisme [est] l’opposition nécessaire au maintien du système » (p. 51). Les anticapitalistes sont procapitalistes, c’est aussi simple que cela… Et la démocratie est une « rhétorique » indissociable de l’« imaginaire impérial » (p. 48), comme si le plus important n’était pas les conquêtes et droits démocratiques des peuples. Que pensent nos décoloniaux idéalistes des actuels « désoccidentalisés » Vladimir Poutine, Xi Jinping, Narendra Modi, ou encore l’ancien président d’Afrique du Sud, Jacob Zuma ? (Michel Cahen) d Une obsession théorique en apesanteur du réel
Les penseur·euses décoloniaux se voient reprocher d’être très prolifiques dans les débats épistémologiques tout en étant finalement assez éloignés des luttes sociales des pays d’Amérique du Sud adossées à des réalités sociales bien plus complexes que ne le laissent entendre leurs analyses. De fait, iels mènent peu d’études auprès des populations subalternes, ne font pas de terrain dans leurs recherches, et pour la plupart ne parlent pas les langues indigènes des populations qu’iels citent, sont peu présent·es pour décrire les trajectoires de luttes contemporaines.
⚠️Les “indigènes” deviennent alors des abstractions sans agentivité, et c’est le regard de l’universitaire qui décide pour elles de leurs histoires et de leurs destins, sans confrontation au réel. Les décoloniaux finissent donc par produire le même système de domination que celui qu’iels attribuent à l’Occident.
Le racisme dépasse les enjeux de colonialité
Au-delà des conflits actuels au sein même des luttes anticolonialistes au sens large, nous aimerions poser un autre enjeu des luttes antiracistes contemporaines. Si l’éclairage sur les mécanismes coloniaux, leurs ressorts, leurs effets, leurs liens avec le capitalisme est absolument nécessaire, il n’est en revanche pas suffisant pour comprendre l’entièreté des formes de racismes. Il existe des expressions du racisme qui ne sont pas liées à la colonialité, ou que la colonialité ne suffit pas expliquer. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’antisémitisme a toujours été un grain de sable gênant pour les personnes qui font de la colonialité le centre de leur antiracisme. L’impérialisme est une des formes du racisme agissant comme système destructeur de masse, qui pour certain·es serait une forme maximisante du capitalisme et pour d’autres en seraient la base même. Toutefois, la Shoah en est une autre forme, bien différente puisqu’elle ne repose pas sur la conquête de territoire ni sur l’exploitation humaine pour extraire une force de travail gratuite. La Shoah est une destruction industrielle d’un peuple perçu comme menaçant les intérêts moraux et économiques. Elle a été particulièrement non-rentable malgré les spoliations des biens des juif·ves, elle n’a pas d’intérêt financier à proprement parler. C’est pourquoi ces deux formes, si différentes dans leurs processus, leurs moyens, leurs justifications et leurs effets, doivent être pensées ensemble, comme l’aigle à deux têtes du racisme maximisé. La Shoah n’est pas le seul racisme qui échappe à la colonialité. De nombreuses traces de haines basées sur la différence culturelle et ethnique existent avant ou en parallèle du fait colonial dans différentes régions du monde.
Aujourd’hui, les conflits inter-ethniques motivés par la xénophobie et le racisme ne peuvent plus être analysés par le seul angle du colonialisme européen. Bien sûr, la création d’Etats nations sur des frontières arbitraires dans les territoires qui étaient d’anciennes colonies a provoqué de nombreuses guerres ethniques, parfois entièrement façonnées par la modernité impériale. Ce serait néanmoins simplificateur de résumer tous les conflits sanglants basés sur une différenciation ethnique par le colonialisme européen.
Un des problèmes de réduire le racisme à la colonialité, que ce soit sur la base d’une pensée postcoloniale ou décoloniale, c’est qu’il empêche la gauche de saisir toutes les formes de racisme et d’actes de destruction ethnique qui ne sont pas réalisé dans un axe Nord-Sud. Cela produit un échec théorique pour penser et dénoncer comme racistes des actes se produisant dans le “Sud-Global”. Par exemple les massacres des musulmans rigoristes souhaitant appliquer politiquement la Charia sur les musulman·es qui pratiquent un Islam de l’exégèse (c’est à dire de l’apprentissage et de l’interprétation symbolique des textes), de la détestation meurtrière entre chiites et suunites conduisant à la déshumanisation et aux massacres, de la déshumanisation des personnes noires au Soudan, de la persécution de la minorité Ouighour musulmane en Chine etc.
A notre sens, l’antiracisme doit être exigeant politiquement, et se saisir de tous les outils d’analyse disponibles pour penser ces situations dans leur complexité, dans un monde façonné par une géopolitique en mutation permanente.
par Arel Krivine et Ménashé Hetmecka.