Quatre-vingt-trois ans après la rafle du Vél’d’Hiv, des historiens insistant sur la dimension xénophobe plus qu’antisémite de l’Etat français s’estiment diffamés et ont intenté plusieurs actions en justice contre des universitaires et des journalistes.
Pour celles et ceux qui ont lu l’article du "Monde" et n’ont peut-être pas tout compris à ce qui se joue dans cette lamentable affaire (trois procès intentés pour diffamation, contre l’historienne Michèle Riot-Sarcey et deux journalistes, par les auteurs d’un ouvrage très critiquable sur Vichy et la Shoah, "Histoire d’une falsification"), ci-dessous un extrait de mon livre "Le Savoir des victimes. Comment on a écrit l’histoire de Vichy et du génocide des juifs de 1945 à nos jours" (paru chez Grasset en janvier 2025), consacré aux derniers avatars des théories révisionnistes sur le sujet :
"Qui aurait pu imaginer que la rhétorique révisionniste, prenant une forme toujours plus absurde et décalée par rapport au savoir historique, trouverait une audience renouvelée dans les années 2010, sur fond de montée des populismes et d’une contestation souterraine de la « science officielle », à l’abri d’Internet et des réseaux sociaux ?
Le comte de Chambrun lui-même, toujours à l’affût de soutiens, n’aurait sans doute pu imaginer que le seul auteur à se recommander de sa postérité serait un dénommé Alain Michel, jeune historien qu’il reçut brièvement, le 9 août 1988, à son domicile, place du Palais-Bourbon.
Spécialiste du scoutisme juif, devenu rabbin, Michel a gardé un souvenir marquant de cette unique rencontre, qu’il considère pratiquement comme le point de départ de son étude "Vichy et la Shoah. Enquête sur le paradoxe français", publiée en 2012 (CLD Éditions).
À partir des présupposés de Chambrun (Laval n’était pas antisémite et sa politique était dictée par la volonté de protéger les juifs français), d’analyses statistiques biaisées et d’une recherche archivistique quasi inexistante, Alain Michel conclut que Vichy « est l’élément principal qui explique comment 75 % des Juifs de France ont survécu » et que l’action de ses dirigeants a « eu finalement des conséquences plus positives que négatives ».
Ce livre, qui a suscité la consternation des spécialistes, a fait la joie des milieux d’extrême droite, malgré les déclarations un peu divagantes de son auteur. Dans un entretien accordé au mensuel "Causeur" (novembre 2021), Michel donne ainsi son opinion sur Zemmour « historien » : « Sa seule erreur tient dans sa présentation du sujet. Quand il dit : “Pétain a sauvé les Juifs de France”, c’est inexact. Ce n’est pas Pétain, c’est Laval, aidé par Bousquet » !
Dès 2014, dans son best-seller "Le Suicide français" (Albin Michel), Éric Zemmour avait fondu sur le livre du rabbin, afin de s’en prendre à Paxton : La France de Vichy constituerait l’un des jalons du déclin de la France depuis 1968, parachevé en 1995 par le discours du président Chirac.
L’objectif d’une telle réécriture de l’histoire, prolongée dans d’autres livres et sur les plateaux de télévision ? Libérer la droite de ses complexes supposés, qui l’empêcheraient d’endiguer le « flot d’immigrés venus du sud, de crainte d’être accusé[e] d’envoyer les “Juifs” dans les camps d’extermination » ; et, plus largement, conditionner l’opinion publique afin qu’elle accepte sans rougir les mesures draconiennes que le polémiste, devenu candidat d’extrême droite à l’élection présidentielle, proposerait en 2021, comme expulser un million d’étrangers en cinq ans .
En contestant ainsi, dans des médias grand public, les faits historiques les plus solidement établis et intégrés dans la mémoire nationale, Zemmour semble figé dans l’univers culturel des années 1960, et des volumes rouges de la revue "Historia" qui faisait la part belle au révisionnisme lavaliste (voir p. 168-169), tout en menant un combat intellectuel absolu, personnel, dans l’espoir fou de favoriser l’union des droites. Il réactive ainsi, à lui tout seul, le syndrome de Vichy, dont il est un symptôme quasi parfait, révélant qu’une partie de l’extrême droite française n’a toujours pas rompu avec l’héritage honteux du pétainisme.
Même si, pendant la campagne présidentielle de 2022, "Le Figaro Histoire" ou "Causeur" ont tenté, en misant sur Alain Michel, de donner un peu de crédit aux falsifications historiques du candidat d’extrême droite, celui-ci s’est aventuré sur un chemin menant tout droit vers l’isolement politique.
La loi Gayssot (13 juillet 1990), qui a institué le délit de contestation de crimes contre l’humanité, permet de réprimer toute forme de négation de la Shoah, telle qu’elle peut résulter, par exemple, d’une « minoration outrancière » des conséquences de la politique antijuive de Vichy. C’est à ce titre qu’en 2018 l’ancien président du Club de l’Horloge Henry de Lesquen a été condamné pour avoir qualifié la rafle du Vel d’Hiv d’« épisode mineur de la déportation qui est elle-même un épisode mineur de la seconde guerre mondiale ». Et c’est également à ce titre qu’Éric Zemmour a été poursuivi pour ses propos niant, sur Cnews, le 26 juin 2020, le caractère criminel de la politique antijuive de Vichy (relaxé en première instance, le polémiste a été renvoyé devant la cour d’appel, à la suite d’une décision de la Cour de cassation, et devrait être rejugé en 2025).
Ce révisionnisme est donc, plus que jamais, un marqueur de l’extrême droite doctrinaire, tout en étant caractéristique du savoir alternatif répandu sur Internet, où le meilleur côtoie le pire, où l’on trouve des ressources extraordinaires sur Vichy et la Shoah (témoignages en ligne, sources directement accessibles, contenus scientifiques de haut niveau), mais où l’on dénonce aussi « l’histoire officielle » sur le sujet, tout comme l’on oppose des contre-théories à la « science officielle » sur la COVID-19 ou le dérèglement climatique.
Spécialiste reconnu (mais, visiblement, pas assez à ses yeux) de la police de Vichy, Jean-Marc Berlière, né en 1948, a ainsi basculé dans cette nouvelle forme de populisme scientifique en s’associant à deux historiens amateurs, cadres supérieurs à la retraite, Emmanuel de Chambost et René Fiévet, pour publier, en 2023, un pamphlet touffu, étrangement intitulé "Histoire d’une falsification. Vichy et la Shoah dans l’histoire officielle et le discours commémoratif". L’éditeur, l’Artilleur, est spécialisé dans la publication d’essais « anticonformistes », dénonçant les supposés mensonges du GIEC sur le climat ou contestant la réalité du génocide des Tutsis...
Pour les auteurs, « la protection des juifs français » était au cœur des négociations menées par René Bousquet avec les chefs de la police SS – en particulier lors de la fameuse réunion du 2 juillet 1942 ! Le « compromis » obtenu, ce « pacte avec le diable » (formule empruntée à Éric Zemmour), aurait permis la survie de « plus de 90 % » d’entre eux.
Telle est la thèse, habillage pseudo-scientifique de la vieille théorie révisionniste, défendue par Berlière et ses amis. Et qui n’est pas d’accord avec eux – c’est-à-dire toute l’historiographie depuis des décennies, qualifiée de « doxa klarsfeldo-paxtonienne » – est accusé de dérive idéologique et inquisitoriale."
Valentine Faure