Après les massacres de nos amis artistes de grand talent à Charlie et des Français juifs à Vincennes dans l’épicerie casher, après Mohamed Merah à Toulouse , qui n’a pas hésité à tirer sur des enfants, Le Monde, (. une référence quoi qu’en dise Le Figaro et une certaine droite partisane en un sens pro-Israël) Le Monde relate le tournant imposé par Mélenchon à la FI, pour des raisons bassement ( et bêtement) opportunistes et électoralistes , lui autrefois appartenant à une gauche républicaine, comment il est devenu un adversaire de Charlie, et son tournant sur des bases communautaires, ce qui n’est plus à démontrer. Ils furent les seuls absents lors de l’hommage aux victimes de Charlie.
Sandra Salomon
Depuis « Charlie Hebdo », l’histoire mouvementée des divisions de la gauche autour de la laïcité et de l’islam.
En dix ans, le fossé s’est creusé autour de ces questions entre socialistes et « insoumis », chacun radicalisant ses positions.
Par Sandrine Cassini - "Le Monde".
A Pontoise, dans le Val-d’Oise, le 16 janvier 2015, des centaines de personnes sont venues rendre un dernier hommage à Charb. Neuf jours plus tôt, le dessinateur a été abattu dans la petite rédaction de Charlie Hebdo, à Paris, au côté de 11 compagnons d’infortune, tous tombés sous les balles de kalachnikov des frères Kouachi.
Après la sidération, l’heure est à la tristesse et au recueillement. Ce 16 janvier, dans un épais silence, Jean-Luc Mélenchon prononce d’une voix bouleversée l’oraison funèbre de son ami. « Charb, tu as été assassiné par nos plus anciens, nos plus cruels, nos plus constants, nos plus bornés ennemis, les fanatiques religieux, crétins sanglants, qui vocifèrent de tout temps », lance-t-il devant le cercueil. Le tribun cite aussi la « laïcité brocardée » et les « laïcards moqués » que Charb défendait. « Merci camarade », pleure-t-il.
Le 11 janvier, Jean-Luc Mélenchon avait participé à la grande marche républicaine, au côté de l’ensemble du monde politique français, d’une kyrielle de chefs d’Etat étrangers, joignant sa peine à celle exprimée par la marée d’anonymes descendue dans la rue, en soutien à Charlie. Quelques réticences s’étaient bien exprimées dans les interstices de la gauche intellectuelle, mais elles étaient passées inaperçues. L’heure est alors à l’unité nationale et à la communion républicaine.
Dix ans plus tard, que reste-t-il du mot d’ordre scandé sur Twitter « Je suis Charlie » ? « Le “oui mais” a gagné », se désole le député (Parti socialiste, PS) de l’Essonne Jérôme Guedj. « La liberté d’expression, le droit au blasphème, à l’irrévérence et la laïcité ne sont plus des impératifs à gauche », ajoute-t-il.
Mélenchon adversaire de « Charlie »
Symptôme d’une fracture qui s’est creusée en dix ans : le divorce consommé entre Charlie Hebdo et Jean-Luc Mélenchon. Le leader de La France insoumise (LFI) est désormais un adversaire du journal satirique, qui le foudroie, de son côté, à coups d’éditos assassins. « La France insoumise est devenue le chewing-gum collé sous la chaussure de la gauche. Trop de conneries et d’infamies ont été proférées par certains de ses représentants », fustigeait encore Riss, le directeur du journal, en juillet 2024.
Le 7 janvier 2025, Jean-Luc Mélenchon s’est donc fendu d’un hommage a minima, à travers un texte elliptique et alambiqué publié sur son blog. Sous une photo où il apparaît bras dessus bras dessous avec Charb et Cabu, le triple candidat à la présidentielle évoque bien les « criminels » du 7 janvier 2015. Mais il ne nomme plus les « fanatiques religieux », encore moins les terroristes islamistes, et se garde de rendre hommage à la laïcité. S’il ne veut pas trop en faire, c’est parce que le « principal but » des « assassins » serait « de nous diviser pour nous affaiblir », poursuit-il pour justifier ses euphémismes.
A LFI, la page Charlie est tournée. « Je défends toujours autant le Charlie de l’époque. Aujourd’hui, Charlie Hebdo s’inscrit dans une tradition “Printemps républicain” », s’énerve le député de Seine-Saint-Denis Eric Coquerel, en référence au mouvement, né en 2016, censé défendre la laïcité, mais accusé de dérives anti-islam. Il y aurait donc, sur cette question, « deux gauches irréconciliables » ?
Désormais, en tout cas, une certaine pudeur domine : « Une partie de la gauche considère que la laïcité a fait l’objet d’une honteuse récupération de la droite et de l’extrême droite », analyse le député (groupe Gauche démocrate et républicaine) du Val-d’Oise Emmanuel Maurel. L’élu perçoit même une forme de « gêne » à l’égard de cette « irrévérence » française, alors même que « l’esprit Charlie est en conformité avec ce qu’est la gauche, cette capacité de se moquer, y compris du sacré, de la doctrine, voire des croyants ».
L’islam devient l’objet des tensions
Un double mouvement, sourd et progressif, s’est enclenché le 7 janvier 2015. Le 13 janvier 2015, à l’Assemblée nationale, le premier ministre de l’époque, Manuel Valls, prononce un discours républicain jugé remarquable, prônant la nécessité de lutter « contre le terrorisme, le djihadisme et l’islamisme radical ». Tout en rappelant que « la France n’est pas en guerre contre une religion, la France n’est pas en guerre contre l’islam et les musulmans ».
Mais les premières fissures émergent. La France s’aperçoit que la jeunesse des banlieues n’a pas participé aux manifestations de janvier. Dans son petit livre, Qui est Charlie ? Autopsie d’une crise religieuse (Seuil, 2015), le démographe Emmanuel Todd ose même qualifier les manifestations de janvier de « xénophobes ». « Toutes les représentations ont été tellement turbulées que des Français musulmans se sont sentis visés », analyse rétrospectivement le député écologiste de Paris Pouria Amirshahi.
Du côté de ceux qui se présentent comme « la gauche laïque », les esprits s’échauffent également. L’islam devient l’objet des tensions. La philosophe Elisabeth Badinter exhorte à « ne pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe ». Manuel Valls durcit ses positions. Il s’écharpe avec le socialiste Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité, qu’il juge trop conciliant avec ce qu’il décrit comme des dérives communautaires. Et se dit opposé au voile à l’université. Ce qui lui vaut un recadrage de François Hollande. « Au fur et à mesure, certains se sont interrogés sur la compatibilité de l’islam avec la République. La laïcité et le droit de critiquer les religions se sont transformés en droit de critiquer une religion, en dérive raciste », s’insurge, dix ans après, Eric Coquerel.
C’est le moment où le politiste Laurent Bouvet – longtemps militant socialiste – lance son manifeste du Printemps républicain. Signé par de nombreux membres du PS, comme l’actuel premier secrétaire, Olivier Faure, Emmanuel Maurel, ou l’ex-ministre socialiste, reconvertie dans le privé, Fleur Pellerin. Prudent, le texte maintient l’équilibre, entre la lutte contre « l’extrême droite et l’islamisme politique » et le nécessaire « combat contre le racisme, l’antisémitisme » ou « l’assignation identitaire », mais il illustre la crise qui couve depuis des mois au sein de la gauche.
« Au moment des attentats islamistes, il y avait une peur dans la population, et beaucoup de responsables politiques n’osaient pas poser les termes rationnels. Une vision s’est étendue dans certains courants qui se disaient de gauche : celle de faire de la laïcité un bouclier de défense d’une identité fantasmée », juge l’ex-rapporteur de l’Observatoire de la laïcité, Nicolas Cadène, qui fit les frais de ces divergences – en 2021, la mission de cet organisme n’a pas été renouvelée.
La ligne Danièle Obono
Jean-Luc Mélenchon, lui, entame un mouvement contraire. A la présidentielle de 2017, il lui a manqué « 600 000 voix » pour atteindre le second tour. Surgit alors l’idée d’aller les trouver dans les quartiers populaires, où vit une partie des Français d’origine maghrébine et africaine, et dans la jeunesse. Et où sont élus de nombreux députés « insoumis ».
En novembre 2018, Eric Coquerel organise ainsi à Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis) les « Rencontres nationales des quartiers populaires ». Ce jour-là sont notamment présents le militant antiraciste Youcef Brakni, du collectif Vérité et justice pour Adama, et Assa Traoré, la sœur d’Adama Traoré. Sur scène, Jean-Luc Mélenchon étrenne son nouveau slogan, la « nouvelle France », déclinaison de la créolisation, qui désigne cette France composée de citoyens issus de l’immigration.
« Jean-Luc Mélenchon va attirer des gens qui sont à l’opposé de ce qu’il a été, et qui vont changer son logiciel », analyse la sénatrice (groupe socialiste, écologiste et républicain) du Val-de-Marne Laurence Rossignol, qui avait bien connu Jean-Luc Mélenchon au sein de la Gauche socialiste, un important courant du PS dans les années 1990.
Chez les « insoumis », une personne concentre particulièrement les attaques de la part « du camp laïc » : Danièle Obono. Elle milite au Parti de gauche depuis 2011 et a peu à peu pris de l’importance dans le dispositif « gazeux » de M. Mélenchon. Ce qui a fait tousser en interne, au vu de certaines de ses positions. Dans un texte de janvier 2015, elle écrit ainsi qu’elle « n’a pas pleuré Charlie », et se désole de voir M. Mélenchon participer à la « marche silencieuse derrière les bouchers de la planète ». Les corps des victimes sont encore chauds quand elle critique les « caricatures racistes » de Charlie Hebdo et « l’islamophobie » rampante dans la société dont « sa gauche » refuserait de parler.
Son parcours déconcerte aussi dans ce mouvement où les CV militants sont scrutés à la loupe : elle a fait ses armes au sein du groupuscule trotskiste Socialisme par en bas, qui défendait les lycéennes voilées et le port de signes religieux dans les écoles. Leurs opposants, y compris certains de gauche, les qualifiant alors « d’islamo-gauchistes ».
Pour les adversaires des mélenchonistes, la chose est acquise : la ligne politique incarnée par Mme Obono a peu à peu infusé au sein de LFI. « Le virage n’aurait pas pu s’opérer sans soubassements très anciens. Il y a toujours eu une partie de la gauche qui a manifesté une certaine distance à l’égard d’une critique trop radicale du fait religieux, en le réinscrivant dans sa réponse à la décolonisation », juge Gilles Clavreul, cofondateur du Printemps républicain.
Evolution du vocabulaire
Ce qui est aussi reproché à Jean-Luc Mélenchon et à ses proches est leur participation, le 10 novembre 2019, à la marche contre « l’islamophobie », en réaction à la tentative d’attentat contre une mosquée de Bayonne (Pyrénées-Atlantiques). Pour les contempteurs de l’ancien sénateur socialiste, défiler dans une manifestation coorganisée par le Collectif contre l’islamophobie en France, accusé de liens avec les Frères musulmans, est un point de bascule. M. Mélenchon, quant à lui, assume son choix.
D’ailleurs, depuis cette date, le tribun ne cesse de creuser ce sillon. Chose importante chez lui : il fait évoluer son vocabulaire en s’appropriant le terme « islamophobie », qu’il conspuait en 2015, quand il affirmait qu’« on [avait] le droit de ne pas aimer l’islam, comme on a le droit de ne pas aimer le catholicisme ». Un glissement justifié, selon Eric Coquerel, pour qui cette notion est entrée dans le langage courant. « De manière globale et admise, il signifie racisme antimusulman », dit-il. En l’utilisant, les « insoumis » estiment donc employer le mot juste pour définir la haine de l’islam.
Ce choix n’est pas partagé par tout le monde à gauche. « Il y a de la haine antimusulman, il y a du racisme, mais valider ce terme, c’est donner le point à ceux qui sont contre le blasphème », veut croire Jérôme Guedj. En revanche, l’adjectif « islamiste » est, lui, utilisé à dose homéopathique par LFI.
Le PS a mis fin à son aventure avec le Printemps républicain, le terme « islamophobie » a été intégré au programme commun du Nouveau Front populaire sans que cela fasse de vagues. « On ne peut pas mener la bataille contre l’intégrisme religieux sans mener de front la lutte contre le racisme et l’antisémitisme », rappelle l’ancienne « insoumise » Danielle Simonnet. Une ligne de crête que beaucoup tentent de tenir.
Sandrine Cassini