Mettant fin au suspense, Raphaël Glucksmann a donc officialisé sa candidature à l’élection présidentielle. Sa non-déclaration, le 26 mai 2026 (sur le plateau de TF1, il se donnait « trois mois » pour prendre une décision), avait maintenu la France en haleine. Entre-temps, les médias se sont penchés sur ce nouveau compétiteur, l’homme au « cap clair » mais au programme plutôt nébuleux. La presse people a couvert son « histoire d’amour engagée » avec la journaliste Léa Salamé, tandis que les titres plus sérieux se sont enquis des deep fakes qui ciblent le candidat. Les médias ont été moins diserts sur le passé de Raphaël Glucksmann : d’où vient donc ce nouveau héraut de la bourgeoisie progressiste, qui a depuis quelques années « la cote dans les milieux d’affaires », selon le quotidien pro-business l’Opinion ?
Certains l’ont peut-être découvert à l’annonce de sa candidature aux élections européennes en 2019. D’autres, lors de sa campagne de 2020 en faveur des Ouïghours, où il avait popularisé l’affichage d’un carré turquoise sur les réseaux sociaux en geste de solidarité. Son entrée en politique est pourtant un peu plus ancienne.
Né le 15 octobre 1979, Raphaël Glucksmann est un essayiste, réalisateur de documentaires et homme politique issu d’une famille influente : son père est l’intellectuel hautement médiatique André Glucksmann. Aux côtés d’Alain Finkielkraut ou de Bernard-Henri Lévy, celui-ci appartient au courant dit des « nouveaux philosophes ». Ces anciens militants de gauche, après un flirt avec le maoïsme, ont mis leur notoriété au service de la lutte contre l’Union soviétique.
Après des études au lycée Henri IV puis à Sciences Po Paris, Raphaël Glucksmann se lance dans les pas de « BHL » en traitant de divers conflits – Tchétchénie, Géorgie, génocide rwandais – sous un prisme humanitaire, ce qui lui permet d’accéder, une première fois, aux feux de la rampe médiatique. Il ne tarit d’ailleurs pas d’éloges sur son inspirateur : dans un billet publié en 2011 sur le site de « BHL », il déclare : « ce qui m’a toujours plu chez Bernard, comme chez mon père d’ailleurs, c’est ce refus chevillé au corps de confondre objectivité et neutralité ».
Comme « BHL », son engagement est résolument pro-occidental : il soutient dès 2004 la révolution orange en Ukraine, réalisant divers documentaires sur les thématiques qui lui tiennent à cœur. Avec un intérêt particulier pour l’ex-URSS. Sa compagne au commencement des années 2010 n’est autre qu’Eka Zgouladze, vice-ministre de l’Intérieur de Géorgie. En décembre 2014 elle est propulsée à la même fonction… en Ukraine. Naturalisée citoyenne ukrainienne par le chef d’État Petro Porochenko suite à la « révolution » Maïdan, elle obtient ce poste quelques jours plus tard tard.
Et Raphaël Glucksmann, à cette époque, n’est pas n’importe qui dans cet écosystème. Il officie comme conseiller du président géorgien Mikhail Saakachvili, qui s’exilera lui aussi en Ukraine pour échapper à des procès après la fin de son règne. Ukraine et Géorgie avaient alors pour point commun d’être en conflit avec la Russie, et en voie de rapprochement avec les États-Unis.
Ce épisode est opportunément omis de la plupart des portraits médiatiques de Raphaël Glucksmann. Les réformes de Saakachvili en Géorgie – conseillé par Glucksmann de 2009 à 2012 – sont pourtant loin d’être anodines : abolition du salaire minimum, licenciement de 60 000 fonctionnaires, abaissement de l’impôt sur les sociétés de 20 % à 15 %, et de l’impôt sur les dividendes de 10 % à 5 %. En 2009, la Géorgie était d’ailleurs considérée par Forbes comme le quatrième pays avec la pression fiscale la plus faible au monde.
Pour échapper à l’emprise de la Russie, Tbilissi acceptait du reste une quasi-vassalisation par les intérêts américains. La minuscule Géorgie (moins de quatre millions d’habitants) était alors le troisième contributeur à l’occupation américaine de l’Irak, avec un contingent de 2.000 soldats ; et sa capitale, une plaque tournante du renseignement américain. Un article de Marc Endewled dans Marianne établit l’omniprésence de réseaux atlantistes autour de Raphaël Glucksmann. Cette situation, doublée de son activisme à l’encontre de la Russie de Vladimir Poutine, lui vaut d’être soupçonné par la DGSE d’être « pris en main » par les Américains, selon un article de Libération.
Des rédactions aux rédactions, en passant par le Parlement européen
Après ce séjour en ex-URSS, Glucksmann revient en France et officie comme chroniqueur sur France Info et France Inter. Par la suite, il tente de convertir sa relative popularité dans l’intelligentsia libérale en capital politique. En novembre 2018, il cofonde le parti Place Publique en vue des élections européennes. Son postulat de départ est simple : le Parti socialiste est en pleine implosion et le champ politique français se recompose rapidement. Avec un grand gagnant, Emmanuel Macron, qui remporte les élections de 2017, ce dont Raphaël Glucksmann se félicite alors. L’évolution vers la droite du gouvernement laisse un espace au centre-gauche parmi ces Français éduqués, urbains, très attachés à l’Union européenne et au progrès – mais frileux à l’idée de changements socio-économiques radicaux, rapidement suspects de populisme.
Aux européennes de mai 2019, Place Publique, alliée avec le Parti socialiste, Nouvelle Donne et le Parti radical de gauche, parvient à faire élire Raphaël Glucksmann comme député européen, en réunissant 6,19 % des voix dans un scrutin boudé par un électeur sur deux. Alors que la France est alors marquée par le mouvement des Gilets jaunes, l’horizon pro-européen représenté par cette liste ne rencontre guère de succès. Rien de surprenant là-dedans : comme le rappelle Pierre Rimbert dans un article intitulé « Un autre Macron est possible » pour Le Monde Diplomatique, Raphaël Glucksmann ne s’était pas particulièrement signalé par sa fibre sociale. L’opposition aux réformes austéritaires du quinquennat Hollande l’avait en tout cas laissé de marbre.
Plus adepte des campagnes sur les réseaux sociaux que des mobilisations des travailleurs, l’eurodéputé jure alors avoir changé : lui, le chantre de l’ouverture du marché au nom des valeurs européennes, a désormais pris conscience du rôle néfaste de la finance dérégulée et des souffrances du bas-peuple. Ses modes d’action restent pourtant les mêmes : dans une réponse aux griefs de François Ruffin à son encontre, il explique par exemple qu’« en interpellant les grandes marques de la fast fashion qui peuplent son armoire par exemple, chacun retourne l’aliénation que le marketing du capitalisme consumériste veut lui imposer pour charger son pouvoir d’achat d’un pouvoir d’influence civique. » Aveu implicite que sa base sociale est d’abord constituée de ceux qui possèdent un pouvoir d’achat non négligeable…
Lorsque François Ruffin l’interpelle sur la séquence du traité européen de 2005 ou sur la récente réforme des retraites, qui ont durablement cassé la confiance des citoyens envers le personnel politique, Glucksmann répond en mettant en avant « la fin des décisions à l’unanimité au Conseil […] c’est-à-dire une avancée dans la construction de l’Europe politique. » Le tout, évidemment au nom de la lutte contre les paradis fiscaux et les régimes autoritaires.
Le boycott « civique » comme méthode, l’Europe fédérale comme horizon : aucun doute, les multinationales tremblent…
Un droit des peuples à géométrie variable
Ce combat contre les autocraties et les régimes illibéraux, Glucksmann en a fait sa marque de fabrique. Mais au-delà de l’image, qu’en est-il réellement ? À peine élu eurodéputé, il demande la création d’une « Commission spéciale sur l’ingérence étrangère et la désinformation », dont il devient le président. Il en synthétise les conclusions un énième livre intitulé La grande confrontation. Comment Poutine fait la guerre à nos démocraties. Raphaël Glucksmann ne mâche effectivement pas ses mots pour flétrir l’ennemi russe, qui opprime ses amis géorgiens ou ukrainiens. Ardent partisan de l’aide militaire à l’Ukraine, Glucksmann fait d’ailleurs de l’intégration de cette dernière dans l’OTAN et l’Union européenne une priorité absolue, quel qu’en soit le prix économique. Cette Commission spéciale reste pourtant étrangement timide quant aux ingérences venues de l’Ouest. Quid, par exemple, du travail d’espionnage commercial et diplomatique mené en Europe par les États-Unis ?
Les foudres de Raphaël Glucksmann s’abattent uniquement sur les adversaires du bloc occidental. Ses alliés bénéficient d’une singulière mansuétude. Qu’il s’agisse de l’Arabie Saoudite, des pays d’Europe de l’Est opposés à la Russie, de la Turquie ou du Qatar. Détail significatif concernant ce dernier : Raphaël Glucksmann appartient à l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates (S&D), le groupe d’Eva Kaili, ancienne vice-présidente du Parlement européen au centre d’un scandale de corruption. En décembre 2022 on retrouvait chez elle 900 000 euros en liquide et elle était arrêtée par la justice belge, accusée de corruption par le Qatar. Quelques jours plus tôt, elle ne tarissait pas d’éloges sur ce pays, « leader en matière de droit du travail avec l’abolition du kafala [système par lequel le Qatar exploite des migrants dans des conditions proches de l’esclavage NDLR] et l’introduction d’un salaire minimum […] [qui] s’est engagé dans cette voie par choix ». Or, le Qatar n’est mentionné que trois fois dans le rapport issu de la commission sur les ingérences étrangères exigée par Glucksmann ; la Russie, elle, est mentionnée soixante-six fois.
Plus récemment, la question de la guerre à Gaza lui a valu de nombreuses critiques au sein d’une jeunesse de gauche sensible au droit des peuples, qui découvrait soudain l’hémiplégie morale de l’eurodéputé. Lors du vote de la résolution du 19 octobre 2023 au Parlement européen, il rejetait ainsi deux amendements (51 et 52) qualifiant de « crimes de guerre » les bombardements israéliens. Près de 3000 civils palestiniens avaient alors péri, selon les décomptes officiels. Dans ses votes ultérieurs, il s’est opposé à des sanctions significatives contre l’État israélien. Et face au verdict de la Cour internationale de justice (CIJ), alertant sur un « risque de génocide », l’eurodéputé a systématiquement réfuté la pertinence de ce terme, plaidant « un emploi extrêmement précautionneux de cette notion de génocide ».
Une justification qu’il a maintenue, alors que la quasi-totalité des personnalités de gauche – et quelques figures minoritaires à droite – ont acté le caractère génocidaire des bombardements israéliens sur Gaza. Cet emploi « extrêmement précautionneux » du terme de génocide disparaît en revanche lorsqu’il s’agit de l’appliquer au traitement des Ouïghours du Xinjiang par le Parti communiste chinois.
Son second mandat d’eurodéputé ne fera que confirmer cette orientation. S’il reproche à Benjamin Netanyahou ses bombardements sur le Liban, il se fait d’une discrétion de violette dès qu’il s’agit de l’Iran. Promouvant une vision conforme à la coalition israélo-américaine lors de ses rares prises de position sur le sujet, il agite la menace existentielle d’un Iran sur le point d’obtenir l’arme nucléaire : « Quand vous avez une théocratie dotée d’une arme nucléaire, vous avez un problème. Même dans un régime stalinien, Staline ne pensait pas au paradis si une guerre nucléaire menaçait d’effacer son régime de la surface de la terre ». Et peu importe que l’Iran ait, selon toutes les études indépendantes réalisées, respecté les accords sur le nucléaire signés en 2015 (dénoncés par Donald Trump deux ans plus tard) : « Quand vous alliez Dieu avec le programme nucléaire, ça pose quand même un problème majeur », tranche l’eurodéputé.
Entre son élection comme eurodéputé en 2019 et sa déclaration de candidature à l’élection présidentielle, qu’est-ce qui a changé pour Raphaël Glucksmann ? Tout, et rien : ses campagnes lui ont conféré une indéniable popularité dans ce qu’il reste du centre-gauche français. Au-delà, son image de globe-trotteur hors-sol – défenseur, sabre au clair, des minorités opprimées, mais peu sensible aux difficultés de ses concitoyens – continue de le pénaliser. Pour l’atténuer, il n’aura cessé de jouer la carte tricolore, martelant sa proposition d’un « contrat patriotique ». Aux contours si flous que les observateurs auraient de la peine à lui associer une seule mesure.
Discours « progressiste » attrape-tout, défense de l’Europe contre les « populismes », soutien de la presse people et de l’intelligentsia : Raphaël Glucksmann espère-t-il un remake de la success story macronienne de 2017 ? Les temps ont changé. Après des années de crise économique, de déflagration moyen-orientale et de rachat de la presse par des milliardaires ultra-conservateurs, le consensus centriste qui prévalait dans l’espace médiatique n’existe plus. Le discours de Raphaël Glucksmann, ressassant comme un disque rayé les mêmes poncifs, risque plus que jamais de tourner à vide.
David Fontano