« Nul doute que les forces armées aient pu tirer parti un temps des tendances psychopathiques du mis en cause. » Loïk Le Priol souscrit-il à cette contre-expertise psychiatrique ? Au cours de son procès pour assassinat, qui se déroule du 7 au 25 septembre devant la cour d’assises de Paris, l’ancien commando marine a préféré se confier sur son syndrome de stress post-traumatique. « C’est l’armée qui m’a fait passer du monde des enfants à l’âge adulte », explique-t-il, ému, cheveux plaqués et silhouette amaigrie, après plusieurs années de détention provisoire.
L’homme de 32 ans est davantage stoïque et froid lorsque, quelques jours plus tôt, les images de ses tirs, ceux qui ont tué le rugbyman Federico Martín Aramburú le 19 mars 2022 en plein Paris, sont diffusées dans la salle d’audience. Sur les multiples écrans, la soirée se rejoue et le bruit assourdissant des détonations couvre les sursauts de la salle. Loïk Le Priol, militant d’extrême droite radicale, lié au Groupe union défense (GUD), multi-condamné pour des faits de violences aggravées, encourt la réclusion criminelle à perpétuité. Devant la cour, un policier de la brigade criminelle détaille, pour parler des deux accusés : Le Priol, mais aussi Romain Bouvier, poursuivi pour tentative d’assassinat :
« Quand on a une arme, qu’on fait feu sur une personne et qu’on vide le chargeur, c’est qu’on est déterminé à lui ôter la vie. C’est une exécution. »
Loïk Le Priol, qualifié par un expert psychiatre de « psychopathe de bonne famille », a glané cette formation au canon au sein de l’armée française, entre 2010 et 2015. Il entre à l’École des mousses à 16 ans, puis participe à des opérations extérieures d’antiterrorisme, avant d’être radié après le lynchage d’un militant d’extrême droite. Au cours des différentes journées de procès s’est dessiné le portrait d’un homme ultra-violent, fasciné par les armes à feu et, se défend-il, ravagé par ses années de soldat. Il en a toutefois tiré quelques distinctions, médailles, et une renommée certaine dans les milieux radicaux. À la barre, son père, Denis Le Priol, regrette : « Un gamin gentil est parti, et la guerre l’a transformé en chien de chasse. »
Une carrière militaire « en dents de scie »
« J’ai eu parfois un certain ressentiment [envers l’armée] », confie Le Priol, qui répète son « respect pour l’institution ». « Tout ce que j’ai réussi à faire de bien pour l’État, la nation, le bien commun, ça a été à l’armée. » En visio anonyme, un militaire, « Alpha 56 », retrace le parcours du soldat accusé : un diplôme de fusilier marin, avant de devenir, en 2012, l’un des plus jeunes à intégrer le commando de Montfort à 18 ans – l’une des unités d’élite de la Marine nationale.
Pourtant, dès 2011, le militaire est fiché S par la DGSI pour « atteinte à la sûreté de l’État ». Ce qui ne l’empêche ni d’évoluer au sein de « la Royale », ni de participer à des opérations hautement sensibles, notamment de contre-terrorisme au Sahel. Il obtient même deux croix de la valeur militaire. En 2012, seconde alerte : la Direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD) informe l’armée du rapprochement de Loïk Le Priol avec les milieux d’extrême droite radicale – notamment le Groupe union défense (GUD), groupuscule mythique de l’extrême droite violente et antisémite. La procédure conduit à un avis réservé sur son habilitation. « Il a été reçu par un commandant des fusiliers marins lui demandant de quitter ses liens pour embrasser sa carrière militaire », relate Alpha 56. Idem au commando de Monfort, « dans l’optique de lui donner une seconde chance pour servir la Marine et l’État français ».
Plutôt qu’une ascension fulgurante dans les forces spéciales, le gradé parle d’une « carrière en dents de scie » : malgré un « esprit de combattant », son « manque de maturité » et « d’acceptation de l’autorité », mais aussi son « excès de confiance », l’auraient desservi. Il a dû changer plusieurs fois d’unité en raison de son comportement. Autant de raisons pour lesquelles ce « passionné d’équipement militaire et de tir » accumule des notations « en deçà de l’approbation normale » en 2014 et 2015, ajoute Alpha 56 : « Elles ne permettaient pas d’avoir un bon diagnostic sur la suite de sa carrière dans la Marine. »
En 2015, rebelote : une deuxième fiche S, émise par la Direction du renseignement de la préfecture de police (DRPP), le décrit comme un « militant d’extrême droite radical susceptible de commettre des actions violentes ». Sûr de lui, l’accusé abrège : « Ça ne m’a pas empêché de partir en mission, voilà les limites de la fiche S. »
Il repart effectivement en opération extérieure à Djibouti, où il est accusé d’agression sexuelle et de violences physiques par une jeune travailleuse du sexe en juin 2015. 1.800 euros sont versés à la Djiboutienne, qui retire sa plainte. L’armée, encore, détourne le regard.
« Tous les petits garçons sont intéressés par les armes »
« Vous avez un intérêt pour les armes ? », demande le président. « Depuis que l’armée m’a mis des armes dans les mains, oui », se dédouane l’accusé. Mais lorsque son père s’avance à la barre, lui-même ex-militaire, collectionneur et tireur sportif licencié, ce goût-là ne semble plus venir seulement de l’uniforme. « Je pense que tous les petits garçons sont intéressés par les armes », relativise Denis Le Priol. Quelques minutes plus tôt, le « père de famille, celui qui doit être le repère », avait déjà ramené les violences à une supposée norme masculine. « Ça lui arrivait de se bagarrer comme tous les petits garçons. » Les rares éloges que l’ancien parachutiste accorde à son fils concernent quasi systématiquement l’insigne : « Il a eu un parcours militaire fabuleux. Mes deux grands-pères ont eu la Légion d’honneur pour la guerre de 14. »
L’avocate générale voudrait discuter de « l’environnement familial » de Loïk Le Priol. Elle évoque les « liens » de son père, Denis, avec l’extrême droite radiale. L’homme aurait fréquenté des militants de la Fédération d’action nationale et européenne (Fane), groupuscule d’extrême droite violent et antisémite actif dans les années 70 et 80. Mais la magistrate n’aborde pas le parcours de sa soeur, Gaëlle, ex-animatrice départementale du mouvement pétainiste Renouveau Français en Île-de-France, selon une liste récupérée par StreetPress.
Les choix du patriarche Le Priol semblent avoir tracé un avenir assez clair à son rejeton, dernier de ses quatre enfants, à la scolarité chaotique. Loïk Le Priol passe une partie de sa classe de cinquième à Notre Dame d’Orveau, établissement ayant accueilli des descendants de figures de l’extrême droite. Comme une des filles de Marine Le Pen ou de son ami Frédéric Chatillon – ancien chef du GUD dans les années 90 et longtemps prestataire du mouvement lepéniste – ou les enfants du catho tradi Philippe de Villiers… Jean-Eudes Gannat, porte-parole du groupuscule catho-nationaliste Alvarium, dissous par le gouvernement à cause de sa violence, est également passé par Orveau. De la même génération que Le Priol, il ne l’a pas côtoyé longtemps dans les murs de l’établissement. Le directeur de l’école, Matthieu Roucher, a indiqué au média Society : « Il a été rapidement renvoyé pour des faits de violence et des idées incompatibles avec notre projet d’éducation chrétien. »
Le magazine a également révélé qu’il aurait poussé quelqu’un sur des voies de train.
Le fils Le Priol étudie ensuite à l’Espérance, établissement catholique épinglé pour racisme et négationnisme. Durant l’instruction, un de ses anciens profs se souvient d’un élève « très sûr de lui et un peu facho ». L’ancien soldat affirme avoir été élevé dans une « culture chrétienne familiale forte », avec les valeurs du scoutisme et de la religion : « la différence entre le bien et le mal », « pouvoir faire de grandes choses ensemble », « l’amour de la France » et « du prochain, évidemment », énumère-t-il dans une envolée lyrique, malgré les faits d’assassinat qui lui sont reprochés. « Il y a une sorte de logique entre le scoutisme et l’armée : c’est l’aventure collective avec des valeurs, un sens, un cadre. Je faisais toujours les 400 coups. L’armée était parfaite pour me cadrer. » C’est aussi « par le biais du scoutisme » qu’il dit avoir commencé à « fréquenter » des membres du Groupe union défense.
L’époque gudarde
Le Priol assure qu’il a « connu des gens » du mouvement avant qu’il ne se réactive au début des années 2010. Parle-t-il de Logan Djian, golgoth chauve surnommé « le Duce » pour son amour de Mussolini ? Ou de Édouard Klein, fils d’un ancien chef de la mouvance, qui prend la tête du GUD, acronyme le plus célèbre de l’extrême droite étudiante ? Créé il y a 58 ans, dissous en 2024 après une agression homophobe, le mouvement est réputé pour sa violence et ses liens avec le Front national (FN). Ancien militant du groupuscule, Loïk Le Priol nie en bloc y avoir adhéré. Il est pourtant aux côtés du reste du mouvement et du service d’ordre du FN, pointe Mediapart, lors de l’hommage de Marine Le Pen et son père à Jeanne d’Arc, dans le centre de Paris en janvier 2012. Rebelote quelques mois plus tard en juin pour une manifestation contre le « droit de vote des étrangers », où Le Priol est au milieu d’une foule qui scande des slogans comme : « Islam hors d’Europe », « socialistes collabos », ou « aujourd’hui l’anarchie, demain l’ordre nouveau », un classique des néofascistes.
Lorsque le président lui demande quelles valeurs il partage avec le groupuscule, l’intéressé dévie : « Tous respectaient mon engagement militaire. Ils comprenaient qu’on puisse engager sa vie. » Et le rejet de l’immigration, le culte de la force, le traditionalisme ? demande le président. « Le culte de la force est le principe de l’armée », élude l’accusé : « Je n’ai jamais été un grand idéologue, je vous l’avoue. J’ai pu être perméable à un certain discours. »
Il commence par parler de sa famille et d’une de ses soeurs, victime d’une agression sexuelle par un étranger il y a quelques années. Puis, pour battre en brèche la dimension raciste, son avocat l’amène à relater solennellement un épisode où, « Abou », un de ses frères d’armes, lui aurait « sauvé la vie » en « plein milieu du désert ». « Je crois que c’est ma plus grande leçon. Ça a balayé tous mes préjugés. Je m’en veux d’avoir cru ces connards. » Et de terminer sur le GUD : « Entre les beaux discours de bistrots et la réalité, on est loin. Pour faire la fête et rouler des mécaniques, il y a du monde, mais pas pour vraiment changer les choses. Je suis profondément déçu de ces gens-là. »
Le caractère raciste dans le meurtre de l’Argentin Federico Martín Aramburú n’a pas été retenu. Pourtant, en salle d’audience, le sujet plane toujours. « Quand je regarde l’armée, tout ça est balayé », promet Le Priol. Mais lorsque le code pin de son téléphone expertisé est évoqué, un malaise s’installe : un 14 suivi d’un 88. Ces chiffres sont souvent associés ensemble dans les milieux d’extrême droite radicale. Le premier – 14 – est une référence au suprémacisme blanc et au nombre de mot d’une citation du néonazi David Lane. Le second – 88 – fait référence à la huitième lettre de l’alphabet : HH, pour « Heil Hitler » – slogan qui accompagnait le salut nazi sous le Troisième Reich. « C’est aussi deux fois ma taille de chaussure », évacue Le Priol, agacé.
« Pulsionnalité agressive » et « force destructive »
À partir de 2015, le commando est suivi une fois par mois à l’Hôpital Percy, à Clamart (92), près de Paris. En arrêt maladie, il est classé en invalidité militaire définitive à vie à hauteur de 60 %. « La guerre, l’armée l’a détruit, mais bon les hommes c’est fort, ça ne parle pas », entame Florence Le Priol, d’un ton lasse. À l’arrivée de sa mère à la barre, le fils se recroqueville sur son banc. On ne verra plus son visage jusqu’à la fin de l’audience. Elle poursuit : « À y réfléchir, je pense qu’il n’était pas fait pour être militaire. L’armée… Il était dix fois trop jeune. »
Tout au long du procès a été discuté le syndrome de stress post-traumatique de l’ancien militaire – une explication à sa violence et un axe de défense pour les uns, une mascarade pour les autres. Son origine prendrait racine lors d’une opération au Burkina Faso, en 2014. Loïk Le Priol en dit peu. Il décrit des cris, du sang. « Comment voulez-vous que les gens comprennent… J’avais un enfant déchiqueté dans les bras », s’effondre-t-il sur le banc des accusés. Sa reconstruction serait faite d’une « fuite en avant hallucinante, remplie d’alcool et de nuits sans sommeil ».
Pourtant, quelques mois après cette « opex », Loïk Le Priol passe une visite médicale militaire. Il est déclaré « apte G1 » à l’ensemble des mentions examinées, un niveau d’aptitude maximal. Traduction : tout va pour le mieux. Il repart donc en mission. Une contre-expertise psychiatrique commandée pendant l’instruction et versée au dossier explique que les forces armées ont « pu tirer parti un temps des tendances psychopathiques » du soldat. En particulier « sa propension à l’action mais aussi de sa pulsionnalité agressive ».
L’armée ne lâche Le Priol qu’en 2017 : le commando marine est radié. C’est sa participation au lynchage de l’ancien président du GUD, étayée de preuves accablantes, qui acte le divorce.
Babtou sordide
Deux ans plus tôt, en octobre 2015. Loïk Le Priol, son meilleur ami Romain Bouvier et Logan Djian, le nouveau chef des « rats noirs » à Paris, passent à tabac et humilient l’ancien président du mouvement, Édouard Klein, qui finit à l’hôpital. L’ancien militaire, en invalidité à ce moment-là, filme la scène – dont Mediapart révèle ensuite les neuf vidéos du lynchage. « T’es qu’une merde…. C’est toi l’idole du fascisme ? C’est toi le patron du GUD ? Mais t’es personne regarde-toi ! », l’insulte Le Priol, derrière la camera. Apeuré, Klein est recroquevillé dans un canapé. Les cinq hommes lui reprochent d’avoir « trop parlé ». Après de nombreux coups, Édouard Klein finit agenouillé, nu et le visage en sang. Le Priol et Romain Bouvier ont été décrits comme les plus violents par la victime. Le militaire le menace, un couteau sous sa gorge : « Tu sais que j’en ai buté plus d’un des mecs là-bas, tu le sais ? Le coupe-gorge, ça va très vite, tu le sais ? »
« Lâche mon couteau, sinon je te plie la main », rajoute-t-il en frappant l’ancien chef du GUD. « Arrête », implore la victime, terrorisée. L’ancien marin est condamné en juin 2022 à quatre ans de prison, dont deux avec sursis, pour torture et agression. Lors de l’instruction, un militaire affirme que Loïk Le Priol lui a évoqué une « correction méritée » qui aurait pris des proportions démesurées.
Avant d’atterrir en prison, ce dernier a tiré une certaine aura de son passé militaire dans les sphères d’extrême droite. En 2016, lorsqu’il se réinvente en auto-entrepreneur après son arrêt maladie puis sa radiation définitive, il lance sa marque « Babtou solide certifié ». « C’est comme ça qu’on nous appelait quand on était en mission », relate l’accusé depuis son box. « J’ai eu un décalage en rentrant, cette expression [babtou fragile, ndlr] florissait. On se disait : “Mais attendez, on est babtou mais pas fragiles du tout”. » Cette année-là, quand StreetPress le rencontre pour discuter de son shop, ses idées sont un peu moins candides : « On surfe sur une certaine vague identitaire. Dans le contexte, on trouvait important d’avoir une marque française pour les jeunes costauds français qui revendiquent leur identité. »
À l’époque, des figures de l’extrême droite posent avec leurs t-shirts, dont Julien Rochedy – ex-chef du Front national de la jeunesse (FNJ), désormais influenceur masculiniste –, le général Piquemal – radié de l’armée pour avoir organisé une manifestation anti-migrants à Calais – ou encore le Youtubeur faf Baptiste Marchais – ancien membre des Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR) de Serge Ayoub, alors double champion de France de développé couché. Il y a aussi Jean-Eudes Gannat, l’ancien chef de l’Alvarium, depuis conseiller municipal anti-migrants dans le Maine-et-Loire. Une période où Le Priol étoffe son carnet d’adresses à l’extrême droite. Son profil et sa marque n’inspirent pas le respect de tous : à la même période, Loïk Le Priol devient une sorte de mascotte des Jeunesses lesquenistes, éphémère parodie de mouvement politique vantant le racisme et le libéralisme, basé sur la culture du mème et de l’alt-right américaine. Le soldat se retrouve sur des images associées à un imaginaire lié à l’Allemagne nazie, comme le constate le chercheur Emmanuel Casajus dans son livre « Style et violence dans l’extrême droite radicale ». « Sauf que Le Priol ne voyait pas qu’ils se fichaient de lui et prenait ça au premier degré. Il était vraiment persuadé d’être l’idéal aryen de la jeune génération », pose le docteur en sociologie.
L’aventure de « Babtou solide » reste de courte durée, l’entreprise est radiée du registre national du commerce et des sociétés en juin 2017. L’ex-commando crée aussi FSMSK, entreprise de flocage de logos d’unités militaires sur des tours de cou, désormais gérée par son parrain – le même qui l’a incité à intégrer l’armée pour donner « du sens à sa vie ». Il s’investit ensuite dans la rénovation du domaine de ses parents à Draguignan, en région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Dans les environs, l’ancien soldat se lance dans différentes lubies, dont l’oléiculture. Il loue aussi les véhicules militaires de son père pour des tournages. C’est ainsi qu’il se retrouve au volant d’un blindé dans le clip La Zone du rappeur Ninho. Le Priol monte également une boîte d’événementiel, L’Octopus, qui se transforme en boite de nuit et lui « en gérant ingérable », commente Society. Le magazine raconte les plaintes déposées par des associations de riverains pour tapages, les milliers de voitures de fêtards dans ce calme hameau du Var, les cracheurs de feu, et même un Loïk Le Priol en roue libre qui serait descendu en rappel la tête à l’envers entre ses convives. Une enquête est ouverte pendant le confinement pour mise en danger de la vie d’autrui après l’organisation d’une fête clandestine, avant d’être classée pour « infraction insuffisamment caractérisée ». Le quinzomadaire poursuit : « Le tourbillon prend subitement fin un matin de mars 2022. »
Jeep militaire et cavale
19 mars 2022. Il est 5h du matin et le jour n’est pas loin de se lever au bar Le Mabillon, dans le 6ème arrondissement de Paris. Cheveux gominés plaqués en arrière, Loïk Le Priol présente bien avec son look dandy. Il n’exhibe pas trop son tatouage de couteau sur l’avant-bras gauche. À ses côtés, se trouve le crâne chauve de Romain Bouvier, de trois ans son aîné, mais avec qui il est « copains comme cochons » selon un ancien proche. Les deux hommes se sont connus à l’université d’Assas. Ils ont enchaîné les soirées et les violences. En plus du passage à tabac d’Édouard Klein, le duo a frappé deux hommes à coups de poing américain et de bombe lacrymogène, à la sortie d’une boîte de nuit en 2015. Ils avaient eu le malheur de se prendre en photo adossés à leur précieuse voiture.
Ce soir-là, dans ce bar parisien, les deux hommes s’échaudent une nouvelle fois avec les inconnus de la table voisine. Ce sont deux ex-rugbymen, Shaun Hegarty et Federico Martín Aramburú. Ce dernier, quadra argentin, a passé la majeure partie de sa carrière en France. Il doit assister au match France-Angleterre, avant de prendre l’avion pour rentrer au pays. Bouvier et Le Priol sont accompagnés de la compagne de ce dernier, Lyson Rochemir. Dans la soirée, l’ancien militaire fait preuve d’un comportement irascible. À 5h23, il sort de sa poche un couteau et dirige la lame vers la gorge de sa petite amie. Puis fait mine de lui écraser sa cigarette sur sa main. Il s’embrouille ensuite avec un autre client. Le rugbyman Shaun Hegarty s’interpose. À l’audience, il ne se souvient pas avoir « traité » Le Priol de « con », « mais si je l’ai dit, je pense que toute la terrasse devait le penser… » Le trentenaire se lève et assène trois claques au visage du Basque : « Il me dit qu’il faut que je fasse attention, qu’il sait se battre, qu’il fait partie des forces spéciales. »
Moins de dix minutes plus tard, Federico Martín Aramburú tire en partant la capuche de Le Priol. Les deux hommes se battent, Bouvier et Hegarty rejoignent la mêlée, qui est rapidement séparée par les salariés du Mabillon. Alors que les rugbymen partent, l’ex-soldat bout et charge son revolver devant un des videurs. Il remonte le boulevard à la recherche du duo. À bord de la Jeep avec Lyson Rochemir, Bouvier les retrouve devant le 148 du boulevard Saint-Germain et tire quatre balles sur Aramburú, le touche deux fois. Loïk Le Priol accourt et se bat avec l’Argentin. Il sort son arme et tire les six balles du barillet en quatre secondes. Federico Martín Aramburú est touché par quatre d’entre elles. Il meurt sur le boulevard.
Comme Bouvier, Loïk Le Priol part en cavale. Il se dirige vers l’Ukraine, puis rebrousse chemin vers la Hongrie, où il se fait arrêter le 23 mars 2022. Le commando explique aux enquêteurs être « en fuite pour se conformer à son destin, la guerre. » La guerre, celle qui, au fil du procès, demeure finalement la seule constante de son récit. Loïk Le Priol assure pourtant avoir changé, il a travaillé sur lui-même en détention, promet-il. Un surveillant de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis l’aurait pourtant entendu dire au téléphone, au sujet du rugbyman : « Ce que j’ai préféré, ce sont les quatre dernières bastos que je lui ai mis dans le buffet. »
À la barre, l’une des deux expertes en charge de la contre-expertise psychiatrique – Isabelle Teillet – accable sa défense quand elle explique que l’ancien commando de marine ne souffre pas d’un syndrome post-traumatique. Son discernement n’était pas davantage altéré lorsqu’il a tiré sur Federico Martín Aramburú. Loïk Le Priol présente « une dangerosité criminologique avérée et importante », termine-t-elle. Le verdict est prévu le 25 septembre.
Blanche Ribault