Des cabarets de Montmartre au front d’Aragon, le parcours fulgurant de cette anarchiste française surnommée « Mimosa » incarne l’engagement sans compromis d’une génération portée par l’espoir révolutionnaire et broyée par la violence fasciste.
Le front républicain déjà se fissure et le cauchemar franquiste étend son ombre quand Mimosa est assassinée dans des circonstances atroces par les troupes ennemies le 16 octobre 1936.
Elle se faisait appeler « Mimosa ». Un nom d’artiste tout teinté de lumière et de printemps, pour les cabarets de Montmartre et les planches du théâtre libertaire, sa trace dans la déflagration de la Guerre d’Espagne.
Née Georgette Ango à l’orée du siècle à Versailles, d’une domestique d’origine paysanne et d’un peintre en bâtiment qui a longtemps tardé à la reconnaître, éprouvée par la violence d’un beau-père alcoolique, elle prend le large à 15 ans. Fuite nette, sans retour. À Paris, les portes d’un nouveau monde s’ouvrent à la jeune fille, recueillie par le poète André Colomer et sa compagne Magdalena, qui l’initient aux idées libertaires.
Dans la bohème des Années folles, elle prend goût à la militance, découvre l’amour libre, s’éprend de l’anarchiste Fernand Fortin. À Loches, en Touraine, où il est né, ce correcteur et syndicaliste est un pilier du groupe Éducation sociale, créé à la fin du XIXe siècle par des socialistes révolutionnaires tourangeaux. Le couple s’y consacre, fait souffler un vent nouveau sur les meetings, les festivals. Mimosa aiguise ses armes politiques et son talent d’oratrice, prend goût au chant, avant de prendre ses quartiers au Lapin agile ou au Grenier de Gringoire.
La scène est pour elle une tribune et, lorsque ses récitals s’achèvent, le rideau baissé, elle se mêle au public pour vendre à la criée l’Insurgé, l’Anarchie, la Revue anarchiste de Fortin. À la même époque, l’artiste se fait infirmière puis se laisse emporter vers d’autres amours. Elle se lie au journaliste socialiste Mieczyslaw Kokoczynski, affilié à la SFIO, qu’elle finit par épouser sans rompre ses fidélités libertaires. Sapée par la violence, l’union ne tarde pourtant pas à se disloquer.
Le fascisme étend partout ses tentacules
C’est l’heure où le fascisme étend partout ses tentacules. Mimosa ne goûte qu’un été l’éphémère embellie du Front populaire. Dès le 18 septembre 1936, elle prend avec un groupe de volontaires communistes la route de l’Espagne, où la République résiste aux assauts des généraux fascistes Franco, Mola, Queipo de Llano, soutenus par Hitler et Mussolini. Pas une hésitation ne la retient : c’est un départ lucide, réfléchi, empreint de mélancolie.
« Le sort en est jeté, je vais au front moi aussi, je l’ai demandé expressément. Je crois que je ne reviendrai pas, mais cela est sans importance, ma vie a toujours été amère et le bonheur n’existe pas, écrit-elle dans son journal. Enfin je vais partir, le bonheur ! C’est peut-être le repos des âmes éteintes. »
À peine arrivée à Barcelone, elle rejoint un convoi des Brigades internationales envoyé sur le front d’Aragon pour renforcer la colonne Durruti, formée par des milices de la Confédération nationale du travail (CNT) et de la Federacion anarquista ibérica (FAI) quelques jours seulement après le coup d’État militaire du 18 juillet. Elles sont 160 femmes – dont la philosophe Simone Weil – sur un contingent de 2 500 combattants. « Il faut rivaliser de force avec ces hommes, écrit la volontaire française. Faire aussi bien qu’eux, aussi rapidement. Il faut faire oublier à tous que je suis une femme. »Une gageure. Avec des camarades étrangères, elle est affectée à la cantine et à l’infirmerie.
À mesure que la colonne avance, les propriétaires terriens sont chassés, les fermes, collectivisées : les bataillons anarchistes rêvent d’une société débarrassée des oppressions, ils veulent expérimenter l’égalité ici et maintenant, repousser l’ennemi tout en faisant la révolution.
Mimosa assassinée
L’objectif est de reprendre Saragosse, mais bientôt l’afflux de munitions se tarit, le ravitaillement manque. Apprécié de ses troupes, l’anarcho-syndicaliste Buenaventura Durruti suscite la méfiance de l’arrière et des communistes, qu’il critique ; il reçoit l’ordre de renoncer à l’offensive – la priorité est à la reconquête de Majorque, un échec qui précipite la perte des Baléares.
Le front républicain déjà se fissure et le cauchemar franquiste étend son ombre quand Mimosa est assassinée dans des circonstances atroces par les troupes ennemies le 16 octobre 1936, au cours de la bataille de Perdiguera – un carnage parmi les internationalistes. La nouvelle de sa mort, à 27 ans, soulève une grande émotion de Barcelone à Paris, où le Libertaire publie un faire-part de deuil.
Au printemps suivant, un groupe catalan de la FAI se baptise Mimosa en hommage à la combattante, malgré la désapprobation de certains militants jugeant ce pseudonyme trop futile. « En tant qu’anarchistes et hommes libres nous avons le droit de prendre un tel nom, qui ne nous paraît ni indécent ni vulgaire ou religieux et superstitieux, tranche le groupe. Le nom d’une fleur ne peut choquer les compagnons. »
De cette étincelante anarchiste restent les 45 feuillets troués de son journal, minutieusement rassemblés après sa disparition par Fernand Fortin. Elle y pose des mots simples, justes et poignants sur sa tragique aventure espagnole. Mimosa ne savait pas dire non, elle aimait rire, elle aimait la vie, « la vie qui respire, celle qui consiste à voir les bourgeons éclore, le soleil se lever et les étoiles au ciel ».
Rosa Moussaoui
Publié le 15 juillet 2026L’Humanité