La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) vient de publier son rapport annuel. A la page 307, on peut lire ce résultat : « L’enquête montre une montée de l’antisémitisme à l’extrême gauche et un certain recul de celui de l’extrême droite. L’adhésion aux vieux stéréotypes (…) a fortement progressé chez les proches de LFI [La France insoumise] (+ 10 points entre 2022 et 2025), tandis que, parallèlement, elle a baissé de 7 points chez les sympathisants du RN [Rassemblement national]. Si bien qu’aujourd’hui, on a une quasi parfaite courbe en U, avec un niveau d’adhésion au “vieil antisémitisme” similaire dans les deux groupes (respectivement 47 % et 48 %). »
Ce constat d’une bascule mérite réflexion, d’autant que ce qui a été mesuré, ce sont bien les « vieux stéréotypes » du « vieil antisémitisme », selon les termes du rapport, et non pas le jugement moral sur les politiques conduites par l’actuel gouvernement israélien : il est, par exemple, demandé aux personnes interrogées de réagir à des phrases comme « Les juifs ont trop de pouvoir en France » ou « Les juifs ont un rapport particulier à l’argent ».
Ce « vieil antisémitisme » s’est raidi lorsque l’espace chrétien européen s’est fragmenté en Etats-nations au XIXe siècle. Se produisit alors le croisement d’une tradition chrétienne antijuive avec la nécessité de définir les nations politiques modernes sur des fondements ethniques. Dans les perceptions antisémites, les juifs sont alors passés de la situation d’autochtones – étant présents depuis les temps médiévaux – à celui d’étrangers. Il faut bien mesurer ce qu’a pu signifier le fait de nier aux juifs d’Alsace ou de Provence leur appartenance à la France.
Du point de vue de l’idéologie nationaliste, ils étaient porteurs d’une contradiction insoluble : ils étaient à la fois diasporiques et néanmoins autochtones. C’est justement cela qui a alimenté un antisémitisme qui dénonçait bien plus le caractère indétectable de la judaïté que son affichage. Le philosophe Vladimir Jankélévitch [1903-1985] a écrit des pages lumineuses sur le fait que presque rien ne sépare la minorité juive de la norme dominante. Et c’est bien cette absence de frontière visible qui exaspère l’antisémite, condamné à débusquer un ennemi invisible.
Ce qu’indique le résultat de l’enquête de la CNCDH, c’est que les sympathisants d’extrême droite perçoivent de moins en moins les juifs comme allochtones – venus d’ailleurs. C’est ce qui nourrit le recul de leur antisémitisme. Partout en Europe, l’extrême droite se pose en championne de la réduction des flux migratoires, mais la dimension diasporique de l’histoire des juifs semble être sortie de la grille de lecture xénophobe.
Après la Grande Guerre, les vieux stéréotypes antijuifs formés au XIXe siècle s’étaient renforcés avec l’arrivée d’immigrés juifs provenant d’Europe orientale (Empire russe ou URSS, Roumanie, Pologne). Mais la réaction contre la migration des juifs de l’Est vers la France n’a pas inventé le « vieil antisémitisme », elle n’a fait que l’amplifier. C’est en cela que les dissertations d’Eric Zemmour sur la politique de Pierre Laval [1883-1945], sacrifiant les juifs immigrés sous prétexte de protéger les juifs français, sont aussi fausses qu’odieuses.
Allusions, jeux de mots, accusations
Qu’en est-il du surgissement d’un antisémitisme vieux style, à l’extrême gauche du spectre politique ? S’il est une question qui, à mon sens, ne présente aucun intérêt, c’est celle de savoir si Jean-Luc Mélenchon [le fondateur de LFI] est antisémite en son for intérieur. Il s’agit d’un homme politique en situation de conquête du pouvoir. Qui a suivi ses positions depuis quatre décennies a pu observer des variations considérables, notamment sur l’intransigeance laïque. La seule question qui vaille est de savoir si la mise en circulation de motifs antisémites, sous la forme d’allusions, de jeux de mots, d’accusations explicites fait partie de l’arsenal de la prise de pouvoir.
La réponse est, sans conteste, positive. Leur accumulation et même leur récidive ont atteint le niveau de ce qu’on appelle le dog whistle ou « sifflet pour chien » : un message codé qui scelle une relation de connivence si forte entre les leaders et leurs sympathisants que des sous-entendus n’ont même plus besoin d’être explicités pour être compris.
LFI, comme tout le reste du spectre politique, doit prendre position sur le désastre auquel ont conduit l’échec de l’extrême droite cléricale palestinienne (Hamas, Jihad islamique) pour faire valoir les droits nationaux des Palestiniens à disposer d’un Etat souverain et l’échec de l’extrême droite messianique israélienne à tenir la promesse du « plus jamais nous ne nous laisserons massacrer » et à proposer une stratégie d’avenir. Son choix de dénoncer frontalement la politique israélienne est pleinement légitime, son refus de tenir les actions du 7-Octobre pour un massacre terroriste ne l’est pas. Cette dernière provocation s’inscrit dans la tactique consistant à « tout antagoniser ».
Il ne faut pas laisser créer les conditions d’une appréciation mesurée de la démesure des extrémistes palestiniens et israéliens. Partant, LFI met en demeure tout juif de prendre position sur le conflit israélo-palestinien. Ce faisant, cette organisation impose aux juifs le même type d’exigence que lorsqu’on demande aux musulmans de condamner des attentats islamistes, de reconnaître l’échec des révolutions des « printemps arabes », de se prononcer sur la confiscation de la démocratie turque par l’AKP [Parti de la justice et du développement], de se désolidariser du massacre des manifestants iraniens en janvier 2026.
Alors que la politique de Benyamin Nétanyahou [le premier ministre israélien] mérite les plus fermes condamnations, alors qu’on peut faire grief à des institutions représentatives juives de ne pas s’être assez émancipées dans leur rapport avec Israël pour oser dire son fait au premier ministre, eh bien, ce sont quand même les « vieux stéréotypes » du « vieil antisémitisme » qui viennent à la rescousse du langage de séduction de Jean-Luc Mélenchon. Quel mépris pour ceux qu’il entend séduire ! Mais il faut croire que la magie opère, avec la bascule qui a été mesurée cette année. Que nous dit ce 47 % [de stéréotypes antisémites chez les sympathisants LFI] versus 48 % [chez ceux du RN] ? Il nous dit que LFI participe de fait à la dédiabolisation du RN. Est-ce si surprenant, quand on sait que dans la perspective de la prise de pouvoir, seul l’affrontement avec le clan Le Pen offre une opportunité de l’emporter ?